dimanche 24 janvier 2016

Les Bons Sentiments, la nuit. (Nouvelle)

Photo personnelle prise à Kew Gardens à Londres


Ella ne l'avait pas vue depuis des années.

Ou peut-être depuis seulement deux années. Elle ne savait plus car elle se portait très bien sans elle. Pas qu'elle soit méchante, non. Seulement encombrante, à sa façon.
Elles s'étaient rencontrées à l'étranger, quand la vie d'expatriées ne permettait nullement de jouer les fines bouches en amitié. Cécile était ce genre de grande gueule un peu naïve, qui parle fort, rit fort et vous mettait parfois mal à l'aise par son manque constant de subtilité. Ella avait toujours du mal à se souvenir qu'elles avaient le même age tant Cécile paraissait juvénile à ses côtés. Avant cette vie en terre asiatique, elle semblait n'avoir rien vécu. Elle découvrait tout comme une enfant, en particulier l'alcool frelaté pratiquement gratuit et l'amour des hommes. Pourtant, Ella n'était pas beaucoup plus avancée sur ce terrain, mais elle avait la retenue des jeunes femmes qui ont trop conscience d'elles mêmes.
Elles s'étaient revues brièvement à Paris depuis, lors d'une soirée tout à fait oubliable, et c'était donc la seconde fois qu'elles se recroisaient, à Londres cette fois. 

Cécile venait de débarquer sur l'île britannique et devait y rester travailler quelques temps, "pas plus de deux-trois ans c'est sûr !" lui apprendrait-elle. Ella était en quelque sorte sa seule amie ici et cette dernière avait ressenti une certaine compassion lors des appels désespérés qui avaient accompagnés son arrivée. Elle ne savait que trop bien comme la grande Londres pouvait paraître froide et hermétique et elle voulait encourager Cécile, lui dire qu'elle comprenait la violence des débuts et qu'il ne fallait pas qu'elle s'inquiète. Elle avait donc décidé de l'emmener faire la fête dans un endroit qui lui rappellerait les folles soirées d'autrefois. 


Ella trouva qu'elle avait légèrement forci, alors qu'elle au contraire avait "fondu comme la neige" disait sa grand-mère en un large sourire fripé. "Salut Cécile, tu es sublime ! Ravie de te revoir !" lança-t-elle pour calmer tout de suite l'inquiétude des retrouvailles qu'elle avait vu poindre un instant dans le regard interrogateur de Cécile. Cette dernière se jeta sur elle et l'enlaça : "Je suis tellement heureuse que tu sois là ! Comme le monde est petit ! Quelle chance de t'avoir ici !" 
Ces douces paroles auraient dû ravir Ella, dont la plus chère amie venait de quitter Londres et qui se trouvait donc bien seule aussi, mais en vérité elles l'effrayaient, étaux invisibles autour de son corps mou.
Elles se dirigèrent d'abord vers un bar à cocktails quelconque où la serveuse experte aux faux-cils gigantesques et à la poitrine généreuse, relevée et ouverte, leur prépara un Mojito et une Caïpi' en déployant une impressionnante énergie. Un groupe de jeunes musiciens à l'allure reggae mais au sonorités plutôt blues enchantait Ella qui se sentait à présent ravie et très détendue. Elle n'avait pas grand chose à dire à Cécile mais savait que ce n'était pas important, cette dernière aurait tôt fait de lui déballer sa vie entière et alors elle n'aurait qu'à commenter, approuver, soutenir, s'esclaffer et renchérir aux moments opportuns. 

Cécile gardait une nostalgie incroyable et destructrice de son séjour en Chine qu'Ella ne partageait pas. Elle semblait se souvenir des moindres détails comme si tout s'était passé la veille, ce qui mettait en difficulté sa propre mémoire, déjà réputée "extrêmement sélective", une formule diplomatique qu'avaient adopté certains de ses amis pour ne pas dire nulle. Ella ressentait un certain malaise en jouant les "Mais ouiii!!" hystériques et en feignant partager l'enthousiasme de Cécile à l'évocation d'un tel qu'elle avait embrassé ou de telle robe qu'elle avait portée "à TOUTES nos soirées, tu te rappelles???". Elle décrivait ses amourettes de l'époque en assurant qu'elle y pensait toujours et en lui énonçant les ruses qu'elle avait employées pour tenter de retrouver leurs traces. Ella souriait tout en luttant contre ses vilaines pensées qui martelaient que ces hommes là l'avaient certainement complètement oubliée depuis, et qu'elle s'accrochait tristement à un passé qui n'était plus. 
Cependant, si elle désapprouvait les illusions de Cécile, elle comprenait absolument l'importance qu'avait eue la Chine dans la vie de la jeune femme et les bouleversements qu'elle avait provoqués par la suite. Cécile était rentrée en France et n'avait plus trouvé sa place parmi ses amis. Ils ne la reconnaissaient pas, elle était revenue changée, en mieux selon elle, en mal pour eux. Ella avait vécu les mêmes difficultés au retour de son premier Erasmus, le même décalage. Comment partager avec ceux qu'on aime le feu de six mois à part, qu'ils n'ont pas vécus et dont l'évocation ne peut dès lors qu'entraîner bâillements ou jalousie ? Ella tenta de rassurer Cécile sur la brièveté de ce ressenti mais cela faisait déjà quatre ans qu'elles étaient rentrées d'Asie et celle-ci paraissait toujours constamment submergée par des souvenirs probablement éculés, lissés ou idéalisés par les années.

Pire que cela, son passé semblait l'empêcher de vivre dans le présent. Sur les conseils d'Ella, elle s'était inscrite sur un site de rencontre à son arrivée à Londres et avait empli ses deux dernières semaines d'ardentes discussions avec un homme virtuel qui l'avait subitement bloquée, sans explications, sur tous les réseaux sociaux. Ella s'indigna de la rustrerie de cet individu mais poussa Cécile à n'en pas faire grand cas, les imbéciles étant légions sur les réseaux sociaux, les lâches aussi, mais tant d'autres attendaient. Celle-ci la remercia mais dit qu'elle était quand même enragée, qu'il l'avait bloquée juste après qu'ils aient échangé leurs facebook et que donc il avait dû regarder ses photos et devait la trouver laide. Ella, au fond, pensait que c'était possible, notamment parce que son amie persistait à faire la même tête de canard sur toutes les photos, la "duck face", lèvres pincées, regards en coin, joues creusées et photos prises par le haut, ce qui lui donnait un air idiot et trop préoccupé pour être naturel, mais elle éclata de rire pour moquer gentiment Cécile et dit : "Toi, t'as pas intérêt à te remettre une seule seconde en question pour un pauvre naz que t'as jamais vu de ta vie alors qu'il y a mille hommes bien plus intéressants qui font la queue derrière pour te tenir la main. Il n'a pas su saisir sa chance, tant pis pour lui, maintenant au suivant !". Les hommes qui ne savaient s'attacher que par l'image l'indifféraient, au mieux les méprisait-elle. Mais Cécile avoua ce qui la tracassait réellement : "Ah si seulement je perdais 20kg et retrouvais ma taille de Pékin... J'étais parfaite." Ella resta bouche bée devant cette déclaration. D'une part son amie ne semblait pas du tout si ronde, peut-être un double-menton légèrement plus prononcé qu'à l'époque mais rien d'alarmant, et elle lui paraissait absolument aussi belle qu'alors. Elle avait même enfin accepté de laisser ses cheveux onduler joliment plutôt que de tirer dessus avec un fer qui les rendait plats et gris. Elle avait toujours cet horrible trait de crayon noir sous l'oeil, qui rapetissait son joli regard bleu, mais cela était son goût.
- Mais enfin tu es ravissante, tu n'as pas changé d'un pouce !
- Si regarde, cette robe noire je la portais en Chine et elle m'allait bien mieux ! 
- Cécile... Il n'y a que toi qui le voit et je t'assure, les hommes s'en fichent. Jack était tout attendri en regardant des photos de moi de l'époque et j'avais 15kg de plus. L'important c'est la confiance. C'est d'une banalité... mais c'est vrai.
- Justement, j'avais bien plus de confiance et bien plus de succès et, tu te souviens, j'adorais les Allemands. Ah si je pouvais rencontrer un Allemand...
- Il y a plein d'Allemands à Londres. Aller viens, sortons d'ici et allons danser.
Ella avait maintenant de la peine pour Cécile. Elle vivait dans la croyance mensongère qu'elle retrouverait le bonheur de l'Asie si elle perdait ses kilos mais elle faisait là une double erreur, car elle donnait bien trop d'importance à ses changements physiques, comme beaucoup trop de femmes y compris elle-même, et bien trop de valeur à un passé qui l'emprisonnait et qui n'avait de réalité que dans la nostalgie qui avait empoisonné sa tête.

Lorsqu'elles arrivèrent devant la boite, les pensées d'Ella s'étaient quelque peu assombries mais elle tentait de garder un visage jovial et enjoué malgré son manque d'enthousiasme.
Elle sortit son petit fard Dior pailleté et elles s'en parsemèrent le visage en riant pendant que la pauvre femme noire en charge de surveiller les toilettes les regardait du coin de l'oeil. Alors elle lui montra le fard en lui demandant ce qu'elle en pensait et cette dernière répondit qu'il était magnifique avec un large sourire. Les jeunes femmes lui souhaitèrent bon courages et se dirigèrent vers le bar avant d'aller sur la piste.
Ella ne se sentait pas à l'aise depuis leur conversation. Etrangement, c'était dans sa propre peau qu'elle suffoquait. Malgré les messages de Jack à qui elle avait parlé par Skype un peu plus tôt et qui l'avait trouvée superbe - il lui avait avoué s'être masturbé en pensant à elle par la suite - elle ne se sentait pas attirante. Il y avait plein de jolies filles et de beaux garçons autour d'elle, ce qui d'habitude la mettait en joie, elle adorait regarder comment chacun s'était préparé pour la soirée, mais cette fois elle se sentait quelque peu menacée par le monde. Elle restait là à danser à moitié, godiche, pataude. Elle observait et n'était plus dans l'instant présent. Elle savait que c'était parfaitement irrationnel mais le malêtre de Cécile avait comme déteint sur elle. 
Pourtant la salle était encore assez vide pour qu'elle puisse repérer le regard insistant de certains hommes sur elle et leur petit sourire lorsqu'elle le croisait. Mais cela la gênait plus que ça ne l'encourageait. 
Lentement elles furent attirées par un groupe où dansaient deux jeunes garçons, l'un gros et l'autre obèse, autour de quelques filles sublimes et d'hommes bodybuildés. 
Les deux hommes étaient gros, dans l'horreur d'une boite de nuit où chacun n'était défini que par son physique. Une injustice cruelle selon Ella. Pourtant, eux-mêmes dansaient "à fond" et de façon absolument géniale et entrainante. Ella aurait aimé dire que leur danse faisait oublier leur physique mais c'était faux car il lui semblait, bien qu'elle détestait sa propre pensée, qu'il dansaient si bien pour compenser leur physique jugé ingrat. Ils devenaient à la mode parce qu'ils ne montraient aucun complexe et s'entouraient de jolies filles. Pourtant Ella, bornée dans ses préjugés ne pouvait concevoir qu'ils fussent réellement bien dans leur peau, surtout l'homme obèse. Elle observait la scène avec cette idée en tête et regardait l'homme obèse à la chemise bleue danser avec la plus jolie de toutes les filles et lui murmurer des mots probablement doux à l'oreille. Ce qu'Ella trouvait cruel dans cette vision est que la jeune femme souriante dansait avec lui parce que ça la rendait cool et spéciale, riait, remuait son fessier tout contre lui, mais n'envisagerait jamais de le prendre comme petit ami. Ensuite elle retournait lancer des regards de braise à l'homme bodybuildé sous les yeux qu'Ella interprétait comme tristes de l'homme obèse. Ce dernier, parfois, dans un mouvement vulgaire, poussait l'homme bodybuildé avec son ventre. Ella se disait, "cette femme est pour lui un combat perdu d'avance, c'est pour cela qu'elle lui plait tant et qu'il la respecte". Elle trouvait cela horriblement injuste et ne voyait pas qu'elle plaquait ses propres clichés, ses propres insécurités, à un pauvre homme qui n'en avait aucune idée. Elle voulait arrêter de le voir gros dans ses pensées sans noter qu'elle le remarquait justement parce qu'il l'était. 
Puis peu à peu les choses se déréglèrent dans son cerveau. Elle regardait "l'homme à la chemise bleue" qu'elle s'interdisait d'appeler le gros et se prit à jalouser l'attention qu'il portait à la jolie blonde. Elle commença à lui sourire jusqu'à capter son attention. Elle voulu réparer l'injustice que la vie lui avait faite en le rendant gros et lui montrer qu'il pouvait plaire réellement à une femme, qu'il n'avait pas besoin d'être toujours dans la case "bon copain". Il repéra vite son manège et commença à danser avec elle. Au lieu de la réconforter, dans sa folie passagère, cela la rendit encore moins assurée. Elle se demanda s'il s'était écarté de la belle blonde en la considérant elle-même comme un second choix plus réaliste. Une femme moins belle dont il devait se contenter dans son état. Mais elle ne pouvait plus reculer. Il s'appelait Tom et il dansèrent ensemble sans qu'elle ne se départisse de son sourire de façade. Cécile les regardait avec un demi-sourire qui ne faisait qu'encourager Ella. Elle continua sa danse et son regard insistant jusqu'à ce qu'il ose, jusqu'à ce qu'il entre sa langue énorme dans la bouche d'Ella. Elle n'en retira aucun plaisir mais elle devait le faire pour prouver sa théorie. Ce n'était pas grave pensait elle. Elle remarqua les petites tâches rouges qui parcouraient son visage, comme une acné en cours de traitement ou une varicelle sur la fin. Elle se dit qu'il devait être bien jeune. Elle eut soudain peur d'attraper la mononucléose, puis considéra cette dernière pensée comme plus atroce que toutes celles qui l'avaient parcouru jusqu'alors. Parce qu'il la répugnait un peu il serait plus malade qu'un autre ?! 
Après ces échanges elle se sentit encore plus embarrassée que jamais. Elle regardait autour d'elle, les autres hommes ne la regardaient plus. Elle ne pouvait s'empêcher de penser que c'était parce qu'ils étaient écoeurés de l'avoir vue embrasser Tom et ensuite elle se haïssait pour cette idée. Qu'est-ce qui n'allait pas chez elle ? Quelles contradictions internes la mettaient dans cet état ? Après ce baiser, Tom disparut et Ella se demanda si elle ne lui avait pas fait plus de mal que de bien en l'embrassant. Puis elle se demanda si en réalité il n'avait pas lui-même été écoeuré par elle. Enfin elle décida de tenter d'oublier l'incident et de se remettre à danser comme si rien ne s'était passé et fut presque soulagée de ne plus le voir. 
Mais Tom restait constamment dans sa tête, pas pour lui mais pour tous les préjugés qu'elle s'était découverts par lui, tous les clichés que sa discussion avec Cécile lui avaient remis en tête. Dans cet élan, elle ne refusa à plus aucun homme dans la soirée de danser avec elle. Elle trouvait d'une violence effroyable le refus des filles face aux hommes au physique ingrat et se dit qu'elle enluminerait leur soirée en leur faisant l'honneur de danser avec eux. Puis elle se rendit compte de la prétention de ses pensées et en était rouge de honte. Ce qui ne l'empêchait pas de continuer à jouer les bonnes samaritaines et lui valut de se retrouver dans les bras de quelques hommes mal élevés ou insistants. 
Aussi, sa confiance en elle déclinant de danse en danse elle refusa de danser avec tous les hommes qui lui plaisaient ou lui disaient qu'elle était belle. Elle ne s'en sentait pas la force, persuadée qu'elle se ridiculiserait en leur écrasant le pied ou par la platitude de sa conversation. Elle frappa un homme qui par deux fois lui toucha le derrière. Elle poussa un homme en costume qui l'avait bousculée et qu'elle trouvait ridicule parce qu'il était justement en costume et qu'il était au téléphone dans une boite de nuit. Celui-ci revint vers elle plusieurs fois malgré ses regards noirs lourds de sens pensait-elle. Quand il revint vers elle plus tard elle se prit à danser avec lui avant de se rappeler qui il était. Elle arrêta net en lui affirmant qu'elle était supposée le haïr toute la soirée. Surpris, il s'excusa platement et ils commencèrent à discuter jusqu'à ce que Cécile ne les surprenne et mette les deux pieds dans la plat : "OULA !! Lui il est amoureux !!!". Il était aussi Français... Quand la voix forte et la presque agressivité de Cécile l'eut éloigné, elles se retrouvèrent à danser toutes les deux puis, lassées, s'éloignèrent de la foule :
- On rentre ? Demanda Cécile;
- T'en as marre ?
- Ouai, personne ne me regarde, tout le monde te tourne autour et ne regarde que toi.
Encore une fois Ella était éberluée par les propos de Cécile.
-Tu plaisantes ?? 
- Ben non, c'est toi le boulet de canon de la soirée, moi personne ne me regarde.
C'en était trop. Ella prit Cécile par le bras, la poussa au centre de la piste de danse, la força à afficher un grand sourire et ondula avec elle pour capter l'attention d'autant d'hommes que possible. Ensuite, elle les laissait s'emparer d'elle et faisait les comptes. Qu'en elle en était à dix, dix hommes ayant déshabillé Cécile du regard, et que la musique se fit plus calme, marquant la fin de la soirée, elle lança à Cécile son air le plus triomphant :
- Alors ?... Qu'en dit-on ? J'en ai compté pas moins de 10 Mademoiselle !
- Quoi ? Mais non pas du tout...
Malgré tous les efforts d'Ella, Cécile ne se montra pas convaincue et Ella se dit qu'elles devaient avoir toutes les deux un grave problème psychologique. Mais qui n'en avait pas...
Cécile devait quand même être assez satisfaite de sa soirée car elle prit Ella dans les bras vigoureusement - ce qu'Ella avec ses manières snob détestait car elle n'aimait pas son écoeurant parfum de supermarché, mais elle se laissa faire - et la remercia de tout coeur pour cette soirée.

Ella passa une dernière fois se rafraichir avant de partir et la surveillante des toilettes lui demanda comment s'était passée la soirée. "Oh, vraiment, vous n'avez rien raté..." 
La femme lui tendit alors, avec un clin d'oeil, un petit bracelet lumineux jaune.




jeudi 2 juillet 2015

London, t'es quand même une sacrée salope et une putain d'hypocrite...



Pardon si j'te heurte. Je sais, je suis d'une vulgarité sans nom. Barre-toi s'il-te-plait. Là j'ai besoin d'un pote tu vois. Une oreille compatissante et sans jugement, une épaule sur laquelle reposer mon corps trop lourd de haine. De toutes façons c'est de sa faute à cette connasse. Tu perds tes tournures de phrases, ta précision, ton vocabulaire à trop la fréquenter. Au début, tout abruti, tu crois que tu changes et que c'est bien. Tu changes pas, tu régresses Ducon !
Moi je l'aimais cette pute. Cette Hon faite ville. Si colorée, si attirante. Tout le monde y passe, la garce recrache tout, déesse au coeur de givre. 
J'en veux plus de sa merde sous plastique, de ses jolis petits plats brillants et bien emballés, bien dégueulasses surtout. 
J'en veux plus de ses trous-du-cul érigés palaces, ses cages à lapins qu'elle loue à prix d'or à tous les cons que nous sommes, déprimés et épuisés par la laideur et la promiscuité. 
J'en peux plus de ses -15°C "outside" et +40°C "underground". 
J'en  peux plus de ses bus pétards qui stagnent, divergent puis changent de destination, toujours, comme des poules sans têtes effrayées par le monde. 
J'en peux plus de son hypocrisie permanente, son "passive-aggressive", ses "Dear sir let me enculer you please" et ses "fantastic individuals" complètement pourris. Je la vomis elle et tous ses clubs privés, ses high end bullshit, ses "private schools", ses connards vaniteux et faussement polis. Voilà, voilà pourquoi j'enrage, j'ai envie de tout salir, de tout remplir de mots terribles, de ta gueule et de va te faire foutre ! Laissez tomber un peu les masques. Arrêtez de nous faire croire que vous vivez l'idylle avec cette salope ! Elles est trop chère pour vous !! Elle se dit spirituelle et créative, elle est nauséabonde et pleine de sale fric. 
Moi aussi j'ai voulu croire en ses jolis cafés, son esprit arty et son multiculturalisme. Mais rien n'est vrai, rien n'est authentique. Tente ta chance, vas-y, et tu disparaîtras face à l'horreur de ses mensonges, tu t'emprisonneras par déception jusqu'à devenir toi-même un putain de faux-semblant. 
Peut-être que je ne suis qu'amertume, que tu me trouves aigri par la rupture. Paumé surement. Je reste là à la contempler, elle est belle comme une sirène dévorante. Elle me dégoûte. Peut-être que je suis un raté qui ne comprend rien et qu'elle a raison de ne pas vouloir de moi. Mais je vois son manège, je vois le rouleau compresseur distinctement, écraser l'ensemble de ses hommes et de son âme. Il ne restera rien. 
Paris, je ne te demanderai pas pardon de t'avoir quittée, tu es molassonne et tu pues, mais putain parfois qu'est-ce que tu me manques. 




mercredi 29 avril 2015

Stagiaire à Pékin - Chapitre 2 : Incompréhension

Il y a deux trois ans de cela, je me rendais à Pékin pour un stage de 6 mois au sein d'un grand groupe hôtelier. Voici le récit et les clichés de cette étrange aventure.


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Chapitre 2 : Incompréhension


La veille de mon premier jour de travail, je ne dors pas. Je m'imagine déjà humiliée par mon inaptitude. J'entends presque les rires moqueurs des dirigeants devant la petite stagiaire, envoyée par le siège, qui ne parle pas un mot de chinois. 

J'avale difficilement mon petit déjeuner et retrouve l'intimidant Monsieur S. qui me présente à ma nouvelle équipe. "Voici J. [que je surnommerai par la suite Busybusy], le directeur technique. Vous travaillerez avec lui. Vous n'êtes pas son assistante mais vous pouvez vous faire passer comme telle si vous voulez éviter de le froisser. La jeune femme ici, c'est Q. [je l'appellerai Queen]. Elle est vraiment bien cette fille, vous verrez. Elle doit avoir à peu près votre âge, elle sera votre traductrice. Et tous les hommes en combinaison grise là : l'équipe technique. Des bons à rien pour la plupart qui ne savent ni lire ni écrire, mais il y a quelques braves types. Ils vont vous montrer les locaux techniques de l'hôtel. Mais d'abord, passez à la buanderie pour qu'on vous fasse faire votre costume." 

Je suis embarquée dans tourbillon de visages et d'informations que mon cerveau tente vainement d'assimiler. La gentille Queen me prend par le bras et me conduit à la couturière chargée de prendre les mesures pour la préparation de mon costume. Drôle de sensation lorsqu'on est stagiaire désargentée... 

D'autant plus que la petite chinoise me scrute de haut en bas avec des yeux s'élargissants pour devenir de plus en plus ronds. Lorsqu'ils ressemblent tout à fait à deux billes noires, cette dernière ne peut plus contenir sa stupeur. De petits cris stridents rameutent ses camarades qui s'agglutinent et sont bientôt plus d'une quinzaine autour de moi. Elles piaillent, sifflent, s'esclaffent devant un tel spectacle. Elles n'ont jamais rien vu de pareil ! 
Je ne peux qu'imaginer leurs exclamations : "Regarde la taille de ses cuisses !!! Incroyable ! On peut nourrir tout l'hôtel avec un jambonneau pareil ! Ah ces européens... Ses jambes doivent faire trois fois la taille des miennes ! Quatre peut-être ! Et ses cheveux !! Vous avez vu ses cheveux clairs ?! En tout cas va falloir des kilomètres de tissus avec des tonneaux pareils !" "T'as raison Gertrude [libre traduction d'un prénom chinois quelconque] !" 

En Chine, les femmes sont petites et minces. Les hommes aussi d'ailleurs. La taille 34 est tout à fait classique. À tel point que lorsqu'on vient de France et qu'on a quelques rondeurs, on passe vite pour une extra-terrestre. S'habiller n'est pas simple lorsqu'on n'a pas les moyens de se faire fabriquer des vêtements sur mesure. C'est pourtant loin d'être impossible à Pékin, grâce à la rapidité des chinois à s'adapter à la demande. Du moins si vous aimez Hello Kitty, le rose bonbon, les brillants, et le style fifille sexy que les chinoises adoptent à absolument tout âge... Certains "marchés" ont été spécialement conçus pour les européens et présentent à peu près toutes les tailles. Les prix y sont un peu plus élevés qu'ailleurs mais tout dépend de votre couleur de peau, vos capacités linguistiques et votre aptitude à négocier. 


Oui. M est partout.

Mais peut-être devrais-je présenter un peu plus en détail ces marchés qui ressemblent à d'immenses hangars, remplis d'échoppes à l'enfilade, qui vendent toutes les mêmes babioles partout dans Pékin. Des vêtements strassés et bas de gamme, des colliers en fausses perles, des sacs en faux cuir, des copies de parfums, des copies de vernis, des copies de ceintures,  des chaussures en papier, des tissus... Le niveau sonore y est élevé. Très élevé. Tout le monde négocie sa ristourne à pleins poumons, politesse obligatoire. Bien sûr, vous pouvez aussi retrouver votre bon vieux H&M dans un centre commercial classique deux rues plus loin, mais c'est quand même moins rigolo... Et puis, croyez-moi, vous faites des heureux pour pas cher à votre retour en France.



On s'habitue vite aux petits avantages qu'offre une richesse relative au temple du bas de gamme. Après seulement un mois, je portais des faux cils à chaque soirée (10 centimes !), je m'offrais une manucure une fois par semaine (2 euros !) et je me faisais masser les pieds aussi souvent que possible (3 euros !). Moi qui n'allais absolument JAMAIS chez le coiffeur en France, je changeais de coupe tous les mois. Juste pour le plaisir de voir mon petit coiffeur passer des heures à contempler ma chevelure, coupant mèche par mèche comme s'il s'agissait de véritables fils d'or. J'étais devenue absolument insupportable.
Pourtant, j'étais loin d'être plus jolie que d'habitude. Très très loin. Rester belle à Pékin est un véritable challenge, vous verrez plus tard pourquoi. 


Photo n'illustrant pas du tout mon propos mais qui me fait marrer

jeudi 23 avril 2015

Que dire quand on a rencontré son mec... Sur internet ?

C'est une vraie question les amis. 

J'ai finalement arrêté les bêtises et réussi à récupérer mon gentil British. Je suis amoureuse. Et pour une fois ce sentiment ne s'accompagne pas d'une folie furieuse de ma part, j'arrive à l'aimer à peu près simplement et à contrôler mon caractère de chieuse 80% du temps. Bel effort. 

La seule chose qui chagrine mon coeur de romantique, c'est quand on me pose LA fameuse question : "Vous vous êtes rencontrés comment ?". 




Moi j'aurais voulu une histoire magnifique qui arrache des "awww" et des "wouaaaww ! Trop romantique !!". Comme les parents de ma bestah C. Son père est australien, sa mère est canadienne, ils sont tous les deux venus étudier en France et se sont rencontrés dans la queue pour les passeports -ou les visas je sais plus- à l'arrivée. Sa mère est scientifique, son père est artiste, et quand C. raconte l'histoire on est tous pendus à ses lèvres. On imagine instantanément le scénario d'une comédie romantique américaine avec Beyonce en fond sonore. 

À la place, moi, quand on me pose la question, je me racle la gorge et je murmure de la façon la plus inaudible du monde : "Sur okc". "Quoi ??".  "Huum hum sur okc". "Quoi ???". "SUR OKCUPID BORDEL !". Charmant. 
Et je pense à tout ceux qui comme moi se sont rencontrés façon 2.0, avec une pensée toute particulière pour les utilisateurs de Tinder...

Alors on racontera quoi à nos enfants ? (Oula faut que je me calme)

Pour l'instant je discerne trois méthodes :

1. La méthode père Noël 

Elle demande une bonne synchronisation avec son amoureux et consiste à mentir purement et simplement ad vitam aeternam jusqu'à ce que l'histoire entre dans l'Histoire. 
"Ton père (je lâche l'affaire) et moi, on était tous les deux en vacances à Barcelone. Je faisais de la planche à voile quand une énorme tempête a éclaté. Ma voile s'est décrochée et je suis tombée à l'eau. Entre temps toute la plage s'était vidée, sauf ton père qui m'avait repérée le matin et ne m'avait pas quittée des yeux depuis. Me voyant en difficulté, il a couru jusqu'à la mer pour me sauver. Moi j'ai vu la scène au ralenti. Il m'a prise dans ses bras et m'a déposée délicatement sur le sable et le soleil est revenu. Comment ça j'ai jamais fait de planche à voile ?? Je suis championne ! Si !"

2. La méthode Hop là ! Et voilà que j't'embrouille !

Elle consiste à mentir par omission. Ou à mentir par amnésie partielle. Soit prendre le mot "rencontre" à la lettre. En gros, oublier toute la partie non physique passée à discuter derrière un écran et se concentrer sur la première date. 
"Nos regards se sont croisés  un soir dans mon bar londonien préféré, au bord du canal. Il s'est avancé vers moi en souriant et m'a demandé "Tu es Jack4Co ?" et j'ai souri en inclinant la tête. Il avait un petit air rital qui ne correspondait pas vraiment à l'image que je m'étais faite de mon futur mari (!!) mais il m'a servi un verre et on a commencé à discuter". "Jack4Co ?? C'est quoi ça ?". "Oh, rien, l'humour British sans doute...". 

3. La méthode Lady Gaga

Assume little monster !
"Alors hum c'était les tous débuts d'internet, on était les premiers utilisateurs d'un site confiden... Ouai bon ok, on s'est rencontrés sur le plus gros site de dating anglais, à l'heure où les rencontres en ligne étaient devenues "mainstream". J'avais parlé à des dizaines et des dizaines de mecs différents et puis J. m'a fait sourire. Je n'ai même pas regardé ses photos à vrai dire, il m'a tout de suite intéressée avec sa façon directe d'aborder les choses et les liens qu'il m'envoyait vers des musiques ou des articles. À notre premier rendez-vous il me serrait déjà dans ses bras comme si je lui appartenais... et j'ai adoré ça."


C'est quoi votre méthode à vous ?


mercredi 22 avril 2015

Un après-midi à Gunnersbury Park...

"Hi Darling, would you like my Metro?" 

Ça a commencé comme ça. Une femme fripée aux yeux couverts de bleu me tend son journal. Ses sourcils parsemés sont surlignés d'un trait de crayon beige. Elle cache ses cheveux rêches dans un petit béret, une pierre translucide étrange pend à son cou. 

"Vous êtes française ? Moi aussi. Enfin je l'ai été. Deux fois. À chaque fois j'étais un prêtre habillé en longue robe noire. Et vous voyez je continue à porter de longs pantalons noirs. Avant je les achetais sur le marché, vous savez, celui qui a fermé il y a quelques années. Je les payais 16 pounds. C'est rien 16 pounds pour un jean noir. Quand on a ses adresses on s'en sort... De mes vies françaises je garde une fascination pour le pays et quelques mots : "C'est twès chawmant Pawis. Comment vous appeley-vous ?". Oh c'est que je n'ai pas été seulement prêtre. J'ai aussi été la petite fille du fameux M.Gervais. Il était très ami avec la femme de Proust. Oui, oui, l'écrivain. C'est un homme charmant, absolument charmant. Bon je l'ai surpris étant jeune... Une aventure avec une domestique... Mais à cette époque c'était courant vous savez. J'ai participé au soutien du pauvre fils de la servante bafouée. Je suis comme ça, je déteste l'injustice.
Tenez pas plus tard qu'hier j'ai croisé mon voisin complètement ivre avec la tête qui gigotait. Il n'avait pas touché à l'alcool pendant des années puis il a replongé. J'ai insisté pour l'emmener à l'hôpital. Mais ici vous voyez il suffit de signer un papier pour dire qu'on veut sortir et on sort. Il était terriblement indiscipliné, il a quitté le premier hôpital et je l'ai conduit dans un second. Je les ai priés de le garder, s'il-vous-plait ! Mais on m'a dit Madame il a des droits. Je suis venue le voir tous les jours pendant deux semaines mais il complotait. Oh oui pour s'échapper. Moi je restais toute la journée à le surveiller, parfois huit heures, neuf heures à regarder sa tête gigoter. Après ça j'étais épuisée et j'avais des troubles de vision. Mais il ne m'en a été nullement reconnaissant croyez-vous ! Il était paranoïaque et pensait que j'essayais de l'enfermer. Ça attaque le cerveau l'alcool. Alors un jour j'ai abandonné, tant pis. Bon j'ai quand même lu dans les cartes son avenir et noté dans mon agenda les dates sensibles. Oui les dates où il risquerait de se faire du mal... Bon si je le vois effondré j'appellerai la police mais rien de plus ! Ah non ça, qu'il ne compte plus sur moi ! J'aimerais bien en être débarrassée à vrai dire...
J'ai déménagé 32 fois dans ma vie. J'ai habité dans 6 pays différents. Toujours seule, je me suis toujours débrouillée. Je viens de Dublin au départ. Un jour en Australie on m'a conseillée un médium qui m'a parlé de la vie scandaleuse d'une parisienne avant la guerre. Depuis j'écris un livre sur elle. C'est fatiguant tous ces cartons chez moi, c'est l'inconvénient des recherches historiques. Je suis écrivain mais un projet pareil avant de vous faire rentrer des sous ça prend des années. Et puis mon public serait principalement américain... J'en ai marre je voudrais que ça se termine. Vous trouvez pas que mon poignet est gonflé ?"
Je regarde son poignet tout enflé.
"Oui, c'est à cause de ces chaussures. J'ai glissé et hop voilà. Il faudrait peut-être que je mette un strap... Non non je ne veux pas aller à l'hôpital !!!"
Je regarde ses larges sandales plates.




Johnathan Reiner - Totem 3 - Fortuna





mercredi 25 février 2015

Conseils pour devenir le parfait dramaturge de sa propre vie.

Heyyy ! Coucou ! Tu te rappelles ? Ouai ça fait un bail ! T'as pas pris une ride pourtant. Moi ? Ho, j'ai juste un peu refait la déco. À part ça je te rassure rien n'a changé. Je me mets toujours dans des situations abracadabrantes et je suis toujours la mère Fouras de l'amour comme disait Kamel Toe. Ce serait con de s'améliorer pas vrai ! J'ai beaucoup pensé à toi, puis tu sais, la vie quoi... Aller tu m'en veux pas, je te mets à jour ? 




La vie est pleine de drames. Des drames tangibles, qui font se lever des foules entières, qui rassemblent des millions de gens, qui créent des sentiments puissants et partagés. Puis des drames personnels, tout aussi profonds, si ce n'est plus pour les personnes qui les vivent. Plus je vieillis et plus je suis convaincue que le drame fait partie intégrante de nos vies. 
Mais pour certains, étrangement, cela ne suffit pas. Ils ont la capacité extraordinaire de se créer des drames supplémentaires et totalement fictifs, qu'ils rendent peu à peu réels à force d'y croire eux-mêmes. Comme vous vous en doutez, je suis naturellement pourvue de ce don extraordinaire. Ainsi, si vous manquez un peu d'amertume, d'auto-apitoiement, de larmichettes, suivez le guide : je partage.

À la fin de mes études d'ingénieur, je n'ai pas hiberné pendant des mois comme on aurait pu le croire ici, j'ai intégré l'antre d'un démon dévorant : une agence de production artistique. J'y suis entrée à pas de loup, tétanisée à l'idée de perturber par ma gaucherie ce monde fantasmé. Les femmes sublimes, chics et cultivées de l'agence représentaient tout ce que l'ingénieure boulotte que j'étais rêvait de devenir. 
Pendant un an, j'ai travaillé comme jamais dans ma vie. J'ai donné toute mon âme et mon temps à ces projets glamours, grandioses, qui me happaient complètement. J'ai travaillé des dimanches, des soirs, des nuits pour un salaire misérable, je me suis épuisée mais j'ai aussi été follement heureuse. Je me suis sentie étrangement épanouie. J'avais le sentiment de vivre pour moi alors que, paradoxalement, je n'avais plus de temps pour moi. Ni mes amis ni ma famille. En réalité, je n'avais plus le temps de penser et ça me plaisait bien. J'apprenais mais je ne réfléchissais plus. Ou bien je réfléchissais au projet en cours, à ce que m'avait dit mon chef, à ce qu'il pensait de moi, à comment devenir un parfait petit copié-collé des nanas de l'agence. J'étais presque lobotomisée par cet univers angoissant qui me faisait pourtant tellement rêver. Je n'ai pas fermé les yeux pour autant, j'ai bien vu les dessous de l'art contemporain, sa surface lisse et brillante aussi bien que ses revers sombres et écoeurants. Mais j'ai plongé dans le travail comme dans la bouffe des années plus tôt, lorsque j'étais boulimique. Avec trop d'entrain, trop de sensibilité, trop de naïveté, trop, trop, trop. Souvent je me suis même sentie ridicule. 
Je pourrais écrire des pages sur les figures emblématiques qui dirigent l'agence et éveillent chez leurs employés des sentiments contradictoires de haine et de respect, d'admiration et de dégoût terrible. Ou bien sur mes liens fusionnels et pas toujours sains avec mon chef. Mais là n'est pas mon propos. Alors revenons aux étapes de fabrication de son propre drame parfait.

Conseil n°1 : Ne pas écouter son coeur et encore moins sa raison

Un jour j'ai parlé à mon chef de mon amour pour Londres, cette ville fantastique dans laquelle je rêvais de vivre. Et il m'a prise très au sérieux. Je n'avais aucun projet en tête évidemment, aucune piste, aucune idée, juste ma meilleure amie sur place et mon amour pour cette ville. Londres lointaine dans mon esprit est devenue très présente dans celui de mon chef. "J'aurais bien aimé que tu fasses ceci ou deviennes cela mais tu pars à Londres, il faut que tu partes". Je n'osais pas le contredire. Je ne voulais pas le décevoir. Je me suis peu à peu faite à l'idée que oui, je partais. J'allais vivre mon rêve de gosse. Mais je ne me départais pas de ce sournois sentiment de faire une bêtise, de quitter un monde dans lequel j'avais l'impression d'avoir enfin trouvé ma place pour une chimère. 

Conseil n°2 : Pratiquer l'auto-dévalorisation à haute dose

Un autre sentiment sournois m'a peu à peu traversée. Et si mon chef me poussait à partir à Londres parce qu'il ne voulait pas me garder ? Parce que j'étais trop nulle ? Parce qu'il n'y avait pas de place pour un poids lourd comme moi ? Voulait-il que je vive mon rêve ou voulait-il se débarrasser de moi ?

Conseil n°3 : Scénariser sa vie

Comme l'agence avait envahi toute ma vie et tout mon être, mon départ devait forcément être tonitruant. Déclarations d'affection, cadeaux, démonstrations, déchirements, promesses, adieux... Trop, trop, trop, reflet parfait de mon excessive expérience. Un moyen évident de s'assurer qu'aucun retour en arrière n'était possible.

Conseil n°4 : Avoir des regrets ; cultiver la nostalgie

Pendant mes vacances d'été, deux mots ne quittaient pas ma bouche : le nom de l'agence et celui de mon chef. Mon ancien chef pardon. Et je continuais à parler des projets comme si j'y étais. 
Une semaine avant mon départ, mon chef - mon ancien chef pardon - me fit savoir qu'il avait absolument besoin de moi dans son équipe et que si je le souhaitais j'étais à nouveau la bienvenue à l'agence six mois plus tard, après mon expérience londonienne. Évidemment, nouvel élan d'émotion, toutes mes perspectives bouleversées et un départ chaotique. J'arrivais à Londres les songes à Paris. J'étais paralysée. Incapable de profiter de ma nouvelle vie. J'exaspérais ma meilleure amie et colocataire par mon indécision.

Conseil n°5 : Prendre des décisions hâtives sous le coup de l'émotion

Un mois plus tard, je disais donc à mon chef - mon ancien chef pardon - de faire comme si je n'allais pas revenir. De ne pas compter sur moi et nous verrions dans cinq mois. Je ne voulais pas attendre, je devais me débarrasser de mes chaînes pour me plonger entièrement dans mon aventure londonienne. Je ne voulais pas dire oui puis non, alors j'ai dit non puis oui. À Londres, sans travail, sans réelle mobilisation, je me suis peu à peu engluée dans la déprime. J'ai repris quelques kilos puis j'ai dû rentrer en France pour une opération bénigne. À l'agence on ne m'attendait plus. Je me suis retrouvée deux mois chez mon papa pour ma convalescence. Il aurait voulu que je reste en France et que je cherche un travail sérieux. Un boulot d'ingénieur un vrai. Mais je suis repartie décidée à donner un sens à cette escapade londonienne.

Le Grand Final : Le parfait retournement de situation

Bon. Là je vous ai raconté le pire parce qu'on est dans le drame. Mais bien sûr comme dans toutes histoires il y a aussi de l'allégresse ! D'ailleurs sans allégresse ce ne serait pas un vrai faux drame. Il faut beaucoup d'allégresse pour réussir à retomber par terre bien comme il faut. Vous voyez ? L'essence du dramaturge de sa propre vie c'est le gâchis. Et quoi de plus génial que les relations amoureuses pour cela. 
Alors on y vient. À Londres j'ai osé. Je me suis inscrite sur un site de rencontres qui s'appelle okcupid. En France je ne l'aurais pas fait parce que je pensais que c'était réservé aux vieux dépressifs ou aux "plans c**". Mais à Londres j'avais besoin de m'intégrer, de discuter avec des vrais British, alors je me suis lancée. Sur okc (pour les initiés hum) on trouve beaucoup de gentils geeks et de nerds revanchards. J'ai discuté avec des montagnes d'hommes et j'en ai rencontré dix. Parmi les dix mon coeur a flanché pour un. Enfin flanché... En toute honnêteté j'ai d'abord été déçue. Son physique, sa voix ne correspondaient pas à l'image que je m'en étais faite. Mais il m'a vite fait oublier tout cela. Il m'a couverte d'attentions adorables, de petits mots, de fleurs... Et il m'a donné mes premiers... Vous savez... Bon. Il était amoureux, je trouvais tout cela bien excessif mais mon petit coeur fleur bleue s'est attaché, évidemment. Je suis une incurable romantique et bien que je déteste les grand-mères à chats j'ai tous les symptômes de la future grand-mère à chats. 
Lorsqu'on a un léger déficit de confiance en soi on a du mal à croire que quelqu'un puisse tomber amoureux de nous. Quand on a un léger déficit de confiance en soi et qu'on n'a pas de travail - donc beaucoup trop de temps - c'est l'hécatombe. 
Les pensées dépréciatives envers ma propre personne se sont multipliées. Et on ne peut pas aimer une grosse incompétente et instable. Hein tu vois chéri. Je ne suis pas assez bien. Non mais tu vois je suis névrosée, si si. Tu ne peux pas me comprendre, on est trop différents. Tu vois tu m'apprécies beaucoup mais tu ne m'aimes pas. Tu n'aimes pas ça ? Ha bah voilà j'avais raison, je suis exactement comme ça. Hein ? Peut-être que je n'ai pas tord ? J'en étais sûre ! Séparons-nous je ne peux souffrir une relation inégale sentimentalement... De toutes façons c'est toujours pareil, on croit m'aimer follement quand on ne me connait pas puis dès qu'on creuse c'est fini...

Et voilà. Là vous avez un parfait retournement de situation. Là vous pouvez vous sentir bien malheureux(se), vous avez un beau sentiment de gâchis et vous pouvez bien vous prouver à vous même que vous êtes nul(le). Enfin. On y est. Je vous redonne les points clés du retournement de situation pour que ce soit bien clair :

Situation -0 : Vous êtes seul(e).
Situation 0 : Il (elle) vous aime, vous l'aimez bien.
Situation 1 : Vous vous rappelez que ce n'est pas possible qu'on vous aime.
Situation 2 : Vous le (la) convainquez qu'en fait non, il (elle) ne vous aime pas.
Situation 3 : Il (elle) finit par vous donner raison.
Situation 4 : Vous le (la) quittez de ce fait.
Situation 5 : Vous l'aimez, il (elle) vous aime bien.
Résultat : vous vous faites bien mal au coeur et retournez à votre situation -0. Bien joué !

(Hey heureusement si c'est quelqu'un de bien vous pouvez le garder en ami !! Oh chouette !)

Conclusion :

En parfaite dramaturge de ma propre vie j'ai donc réussi -en six mois !- à décevoir mon père sur absolument tous les plans. J'ai repris x kilos, je n'ai plus de travail et pour finir je n'ai plus de mec !
Heureusement que je trouve ça quand même un peu comique...







mercredi 30 octobre 2013

Stagiaire à Pékin - Chapitre 1 : Stupéfaction

Il y a deux ans de cela, je me rendais à Pékin pour un stage de 6 mois au sein d'un grand groupe hôtelier. Voici le récit et les clichés de cette étrange aventure.




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Chapitre 1 : Stupéfaction



                  Je sors de terre et pose un premier pied sur Pékin. 
  
                  Face à moi l'immensité d'un hôtel infini. Grande tour de verre sombre qui sera mon lieu de travail, mon espace de vie, ma maison durant six mois. 

                  On me fait patienter dans un hall faussement luxueux. Une heure plus tard, j'entre flageolante dans le bureau de Monsieur S., directeur du complexe hôtelier. 
"Bienvenue mademoiselle. Prenez place". Il ne vient pas de mon pays mais nous parlons la même langue. Cela aurait pu me rassurer si le charisme de l'homme et son ton sec ne rendaient pas le fossé, qui nous séparait alors, parfaitement infranchissable. Visage plein, chaussures vernies et gros cigares. L'air d'un homme face à qui tout le monde file droit. 
"Sachez une chose mademoiselle... Je vois tout et je sais TOUT ce qu'il se passe dans cet hôtel. Il y a des caméras dans tous les couloirs et je surveille les moindres faits et gestes de mes stagiaires. Il est interdit de fricoter entre stagiaires, et vous n'êtes pas autorisée à inviter qui que ce soit le soir dans votre chambre, particulièrement des hommes. Sur ce, bon weekend, vous commencez lundi." 
...Choc. 
J'étais à la fois outrée et terrorisée par le discours de Monsieur BigBrother. Mais, étrangement, la première chose à laquelle je pensai alors n'était pas : "Comment ose-t-il attenter à ma vie privée de la sorte ?" mais bien : "Mais enfin, pour qui me prend-il ??". Naïve petite stagiaire que j'incarnais encore, mais pour combien de temps...


Mon premier ami chinois, fan inconditionnel de Rihanna


                  Je décide donc de profiter de mes quelques journées de repos pour visiter la ville. 
Premier constat : Pékin l'été est chaude et suffocante. La pollution et la lourdeur de l'air brûlant gênent la visibilité. Je me traine difficilement sous les 40° d'un soleil invisible. 
Je découvre la rigueur communiste de la place Tian'anmen, comme son lourd et effrayant passé. Je pense aux étudiants de mon âge massacrés là, l'année de ma naissance. Le portrait de Mao trône fièrement aux portes de la Cité Interdite. 
C'est alors qu'un jeune chinois d'à peine 17 ans vient interrompre ma divagation. Il s'adresse à moi dans un anglais incertain et me sourit largement. Si j'avais lu les recommandations de l'ambassade de France, je ne l'aurais pas suivi à travers la ville. Je n'aurais pas su qu'il existait des fans de Rihanna à l'autre bout du monde et qu'on pouvait manger des assiettes gigantesques de riz et de mets indéterminés pour 10 kuai seulement, 1 euro, en sous-sol des grands magasins. 

Entrée de la cité interdite, en plein mois d'Août


                  Lors de mes virées quotidiennes à l'assaut de la ville, je suis surprise par les multitudes d’expressions sur les visages des chinois. Sans trop savoir pourquoi, j’imaginais une population discrète, réservée, travailleuse, comme une grande fourmilière. Je me trouve alors étonnée par l’individualité de chacun, leurs nombreux éclats de rire et leurs discussions mouvementées. D’ailleurs si les discussions sont longues et fortes, elles ne sont pas forcément houleuses. Quel que soit le sujet, les chinois conversent à un niveau sonore soutenu, peut-être imposé par le surpeuplement qui pèse sur la ville. En effet, il y a du monde partout, tout le temps. Je me noie dans les marées qui s'affrontent à l'entrée des métros. La politesse à l'européenne n'est pas de mise, on fonce dans le tas ! Etrangement, les alentours de l’hôtel sont peut-être les seuls endroits calmes de la ville. 

                  Plutôt que curieux, les chinois me semblent intéressés par les nouveaux contacts. Le "réseau" est aussi primordial ici que dans les grandes écoles de commerce françaises... Chacun sa petite carte, qu'on échange respectueusement. 
Que je les croise dans les couloirs de l'hôtel ou dans la rue, ils sont presque toujours aidants et souriants. Ils me couvrent d'attentions et de sucreries. Ainsi, malgré mon incapacité linguistique, je ne rencontre aucune difficulté lors de mes déplacements ou de mes visites, étant toujours soutenue par un chinois intrigué. 


Promenades enchantées - Premiers jours à Pékin


                 
 Puis, peu à peu, l'insouciance de ces flâneries laisse place à l'angoisse de l'imminence du premier jour de travail dans cet univers inconnu, qui devrait changer à jamais mes croyances sur le monde... (Sacré phrase cliché que je vous sers là mais bon, faut bien que je tente de vous tenir -un tout petit peu- en haleine dans ce long voyage ! ;))







dimanche 27 octobre 2013

Stagiaire à Pékin - Introduction : L'arrivée

Cela fait presque un an que j'essaye de trouver le moyen de vous parler de la Chine. 

Le sujet est si vaste et ma vision si étroite que j'ose à peine vous livrer mon expérience. Je ne sais rien de la Chine, si ce n'est que j'y ai vécu et travaillé durant six mois.  De longues et éprouvantes semaines qui, en un sens, ont bouleversé ma vie. 
C'est là-bas que j'ai rencontré l'homme qui m'a encouragée à écrire. Il était directeur d'une école à Shanghai et affirmait qu'il était primordial de partager son apprentissage et son ressenti, toujours, même ceux qui nous paraissent les plus insignifiants. Dévoiler ses impressions naïves, c'est déjà permettre un échange et s'offrir une chance d'évoluer.

Alors c'est sans doute trop tard pour le dire mais, il y a deux ans de cela, je me rendais à Pékin pour un stage de 6 mois au sein d'un grand groupe hôtelier. Et -si vous êtes prêts à embarquer avec moi- je vais vous raconter cette aventure, avant qu'elle ne perde tout à fait son sens...



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Introduction : L'arrivée


Le survol de Pékin donne le vertige. Un vaste chantier de tours, toutes plus hautes les unes que les autres, à perte de vue, en quadrillage parfait. On est loin du déploiement organique de nos villes, dont la densité parait soudain ridicule.
J'atterris dans un aéroport d'une immensité et d'une propreté affolantes. L'air y est plus humide qu'à Paris. Perdue, je reste interdite face à ce spectacle de supériorité qu'offre la Chine à l'étranger qui débarque. "Like that since the Olympic Games..." me souffle mon nouvel ami chinois, rencontré dans l'avion.




Face à mon désarroi, il me propose tout naturellement de m'accompagner jusqu'à l'adresse chiffonnée que je lui tends. Extrêmement surprise mais soulagée, j'accepte sans trop d'hésitations. Ainsi, nous nous engouffrons tous deux dans l'angoissant petit train perché sur un pont qui devra nous conduire jusqu'à l'infinité de la ville.





mercredi 31 juillet 2013

Il y a de ces jours qu'on n'aimera jamais plus...

 Source : inconnue


9h36. Je suis en Normandie, au bord de la mer, avec un couple d'amis. Un rayon filtre à travers les stores mal fermés, j'ouvre les yeux. Mon humeur est maussade. Je décide de ne pas y prêter tout de suite attention, je préfère rester dans le flou, juste encore un peu...

10h40. Alors que nous prenons un petit déjeuner tardif, L. arbore un demi-sourire. "Pfff, ma mère ! Elle m'envoie des photos de chaises de jardin, j'en recherche pour mon appart'. Vous en pensez quoi de celle-là ?" K. se penche vers le smartphone et se moque gentiment de la demi douzaine de photos de chaises en bois presque identiques. Je sens cette saleté d'envie poindre, prendre ses aises et contaminer tout mon corps. Quelle connerie la jalousie... Eh merde. Moi aussi j'aimerais que ma mère m'envoie des photos de chaises en bois. Même moches, même en plastoc' ça m'irait. 

K : "Ça va C.?"
C : "...Ça fait un an. Aujourd'hui." Le regard dans le vague, je me parle à moi-même. Je n'ai pas pu tenir plus longtemps, je dévoile l'ombre sournoise.
K : "Ah... C'est vrai. C'était juste avant mon voyage à Bali." Si ce n'était pas de la mort de ma mère qu'il s'agissait, j'aurais peut-être souri face à la naïveté de cette remarque.
C : "Excusez-moi, il faut que j'appelle ma tante." 

10h55. Après quelques tergiversations, nous en venons enfin aux faits. "J'ai publié un extrait du texte que nous avions choisi pour l'enterrement dans le Corse Matin..." me dit ma tante. "Il était bien ce texte. On doit continuer à vivre comme si elle était parmi nous et l'intégrer à nos rires par tous les souvenirs joyeux que nous avons d'elle. Elle est bien là, encore présente, dans nos cœurs et dans nos têtes, et elle veut notre bonheur, il faut parler d'elle encore et encore". 

Mais quoi qu'on en dise, la douloureuse absence d'un être cher détruit tout un équilibre, une famille. On a tous peur. Mon père essaye-t-il encore de maintenir l'unité qu'elle seule, par son amour et sa sensibilité, créait au sein de notre cocon ? Et mon frère, si taciturne à ce propos, que ressent-il ? Qu'éprouvent les hommes de notre quintet amputé ? Nous les sentimentales, nous les fragiles, nous angoissons. Et cette angoisse est malsaine. Car au fond, notre véritable peur c'est qu'elle soit mal aimée après sa mort. 

11h33. Idiote que je fais. Nous l'aimons tous à la folie, ma sœur  mon frère, mon père, mes tantes... et il en sera ainsi toute notre vie. 


12h02. "K., je sais qu'hier j'ai dit que je détestais Dieu, mais j'aimerais aller à l'église aujourd'hui. Je n'en suis plus à une contradiction près n'est-ce pas ? Il y a une église à Coutainville ?"


15h00. K. et L. m'ont traînée dans une sorte de dépôt-vente rempli de babioles. On dirait deux gamins à l’affût de ce que K. appelle "la perle rare", ce qui fait bien marrer L.. Je profite de leur inattention pour larmoyer discrètement, puis j'essaye de faire semblant de me prendre au jeu et ça me distrait.
K : "Tu veux qu'on te dépose à l'église au retour de la brocante ?"
C : "Non. J'ai trop faim. J'irai après le déjeuner." Je veux avoir l'esprit tout à elle.

16h00. Nous dormons tous à poings fermés, sans doute assommés par nos estomacs trop pleins.

18h30. J'ai peur que l'église ne soit fermée. Mais pourquoi n'y suis-je pas allée avant ?! Qu'avais-je de plus important à faire aujourd'hui, franchement ???

18h45. Je pars à pied sous la pluie en direction de la petite église d'Agon. J'ai pris à la volée un parapluie qui se vante : "Je vote pour la démocratie, je vote Bongo". Je me demande qui est Bongo, j'espère que je ne fais pas la promo d'un dictateur. Ça ferait bon effet devant l'église tiens... Puis je me marre intérieurement en me demandant ce que ça peut bien me foutre en de pareilles circonstances.

18h55. Deux petites vieilles qui ragotent entrent dans l'église. Ouf ! Elle n'est pas fermée. Merci mon Dieu ! Ça va, je plaisante.
Loin d'être fermée, elle annonce même le début imminent de la messe par un tintement de cloches. J'engueule ma mère intérieurement. C'est pas drôle, merde!, tu sais que j'ai décidé d'arrêter ces conneries. Bon, ça va, ça va, je reste. Et j'arrête les grossièretés, ok.

19h. L'église est pleine. Pleine de vieillards. Le christianisme est mal barré.

19h10. Je manque de m’étouffer en essayant de chanter avec les autres "Gloire à Dieu, toi qui fait la justice sur la terre" ou un truc du genre.

19h15. "Dieu est être de pardon". Ouai. Bah tant mieux pour toi parce que franchement moi je l'ai encore en travers. Si t'existes j'ai deux mots à te dire : d'une part t'es un sacré égoïste de l'avoir rappelée si vite auprès de toi. D'autre part t'es un putain de sadique. Parce que je l'ai vue souffrir. J'ai vu comme elle a eu mal. J'ai vu comme son corps s'est déformé...
Et voilà je pleure, fait chier.

19h59. Cela fait près de 45 minutes que je pleure, je n'arrive plus à m'arrêter. Je comprends si bien en cet instant l'importance des lieux de culte. Quoi que j'en dise, j'avais besoin de cette petite heure au cœur d'une église. Les chants, la solidarité qui y règne, la spiritualité... l'atmosphère générale -malgré mon peu de conviction- apaise mon affliction.

20h01. "Je, suis, sortie". J'articule difficilement. A l'autre bout du combiné, K. répond instantanément : "bouge pas ma C., j'arrive. On va se boire un bon verre de blanc en ville." Qu'est-ce que j'aime mes amis.


Photo de la très talentueuse Charlotte Abramow

Souvenirs en vrac.
Quand nous étions petites ma sœur et moi, nous courrions à la descente de la voiture et nous mettions en boule devant l'entrée, les mains en pointe. Ma mère arrivait et disait "Oh ! Mais j'ai deux petites souris devant l'entrée ?!" et elle nous caressait le dos jusqu'à ce qu'on éclate de rire. Tous les matins, nous allions dans son grand lit pour le "doydoyage obligatoire" : un gros câlin chacune.  
Nous habitions dans un petit village isolé, loin de notre école, mais elle détestait nous laisser manger à la cantine le midi, elle voulait nous voir et nous cuisiner des plats sains, et n'hésitait pas à faire de longs trajets pour venir nous chercher. Pourtant, elle détestait cuisiner et brûlait souvent les plats ! Nous nous en amusions beaucoup.
Quand nous rentrions de l'école, nous nous battions ma sœur et moi pour lui raconter notre journée en premier. Plus tard, je gardais l'habitude de lui demander son avis sur tous les sujets.
Elle adorait aussi nous habiller en jolies robes à fleur Jacadi. Nous étions ses petites poupées. Mais comme nous grandissions trop vite et que ces robes étaient onéreuses, elle les prenait souvent deux tailles trop grandes pour que cela nous dure plus longtemps !
Pour ses enfants, elle avait un tempérament de louve. Elle était prête à tout décrocher pour nous, se bâtait comme une lionne et époustouflait notre entourage par son pouvoir de persuasion lorsqu'il s'agissait de notre avenir ou de notre bien être. D'une manière générale, elle pensait toujours aux autres avant elle-même.
C'était une femme très élégante dans sa posture et son attitude, notamment à table. Je ne l'ai jamais vue avachie ou négligée. Elle avait toujours les pieds parfaitement propres, la peau douce, une grâce incroyable. Elle n'aimait pas le laisser aller. Elle employait un vocabulaire soutenu mais restait accessible malgré tout et les gens s'attachaient très vite à elle. Elle avait une subtilité, une intelligence fine et une compréhension des autres hors du commun. 
Ce qui est étonnant, c'est qu'elle dépensait très peu pour sa toilette. Je me souviens les après-midis à la conseiller sur les tenues qu'elle chinait chez les enseignes bas de gamme ou sur les marchés. Elle aimait d'ailleurs beaucoup les marchés et rapportait souvent des tas de choses inutiles qu'elle obtenait à bas prix. Des lustres notamment, elle adorait ça. Mon père prenait un air mi-blasé, mi-amusé : "quelles merdouilles as-tu encore achetées ?"
Lorsque nous partions en voyage, nous avions toujours droit à une crise d'hystérie de sa part lors du remplissage des valises. C'était si systématique que nous attendions ses hurlements avant chaque départ, comme pour lancer les vacances. Je crois qu'elle était à la fois stressée à l'idée d'oublier quelque chose et agacée par l'excessive décontraction de mon père qui la laissait gérer presque seule les préparatifs. 
En vacances en Corse, elle écoutait en boucle Thomas Fersen qu'elle avait interviewé pour le Dauphiné Libéré et qu'elle trouvait hautement séduisant. Nous ne pouvions plus le supporter ! Puis un jour, elle s'en est lassée...
Lorsqu'elle était fatiguée l'après-midi, elle avait pour habitude de faire un sieste sur le canapé et nous demandait de venir la "momifier", ce qui signifiait la saucissonner dans la couverture pour ne pas laisser de trous d'air. Elle détestait les courants-d'air.
Pendant mon adolescence, j'ai parfois mis son tempérament Corse explosif à rude épreuve et je me souviens m'être pris quelques claques, coups de torchon ou verres d'eau à la figure. Je courais dans ma chambre en claquant la porte et le lendemain matin nous nous tombions dans les bras et nous enlacions très fort.
J'ai toujours eu un lien très étroit avec ma mère, j'abhorrais ses déprimes hivernales, ses doutes, sa solitude... Elle était la seule à ne pas voir à quel point elle était unique, exceptionnelle et fantastique. Je crois que malgré son attachement et son amour, mon père n'a jamais vraiment réussi à la sécuriser, la rassurer. Il l'a emmenée partout -elle qui n'était pas une grande sportive l'a suivi au sommet du Mont Blanc- ils ont énormément voyagé ensemble et avec nous, il a financé ses études d'ostéopathie lorsqu'elle a voulu tout recommencer... Et pourtant je crois qu'elle a toujours douté d'elle-même.
C'est fou de douter de soi à s'en rendre malheureuse quand on a tout ! Elle était sublime avec ses grands yeux verts clairs et son corps féminin, elle faisait rire tout le monde aux dîners et soirées, elle pétillait d'intelligence, elle marquait tous ceux qu'elle croisait.
Elle était le centre de mon univers et dans le fond je voulais tout faire pour la rendre heureuse, sans y parvenir jamais parce qu'elle ne supportait pas que moi, son petit oisillon, je me "sacrifie" pour elle. Aucun sacrifice de ma part, je la suivais partout parce que j'avais l'envie et le besoin d'être avec elle. J'étais là lors de ses premières crises d'épilepsie et tant d'autres après, je l'ai aidée pour les déménagements, les courses... Comme elle a toujours veillé sur mes frères et sœurs et moi avec la plus grande affection, je veillais sur elle.
Son rire, sa façon d'écouter, son sale caractère, sa sensibilité, ses câlins, ses opinions, ses valeurs, son regard... Tout cela me manque incroyablement. Ma mère était une personne admirable, comme il en existe très peu.

Ainsi, avec tous les merveilleux souvenirs que je garde de ma mère, cette femme incroyable, je haïrai pour toujours ce triste 27 juillet.