dimanche 24 janvier 2016

Les Bons Sentiments, la nuit. (Nouvelle)

Photo personnelle prise à Kew Gardens à Londres


Ella ne l'avait pas vue depuis des années.

Ou peut-être depuis seulement deux années. Elle ne savait plus car elle se portait très bien sans elle. Pas qu'elle soit méchante, non. Seulement encombrante, à sa façon.
Elles s'étaient rencontrées à l'étranger, quand la vie d'expatriées ne permettait nullement de jouer les fines bouches en amitié. Cécile était ce genre de grande gueule un peu naïve, qui parle fort, rit fort et vous mettait parfois mal à l'aise par son manque constant de subtilité. Ella avait toujours du mal à se souvenir qu'elles avaient le même age tant Cécile paraissait juvénile à ses côtés. Avant cette vie en terre asiatique, elle semblait n'avoir rien vécu. Elle découvrait tout comme une enfant, en particulier l'alcool frelaté pratiquement gratuit et l'amour des hommes. Pourtant, Ella n'était pas beaucoup plus avancée sur ce terrain, mais elle avait la retenue des jeunes femmes qui ont trop conscience d'elles mêmes.
Elles s'étaient revues brièvement à Paris depuis, lors d'une soirée tout à fait oubliable, et c'était donc la seconde fois qu'elles se recroisaient, à Londres cette fois. 

Cécile venait de débarquer sur l'île britannique et devait y rester travailler quelques temps, "pas plus de deux-trois ans c'est sûr !" lui apprendrait-elle. Ella était en quelque sorte sa seule amie ici et cette dernière avait ressenti une certaine compassion lors des appels désespérés qui avaient accompagnés son arrivée. Elle ne savait que trop bien comme la grande Londres pouvait paraître froide et hermétique et elle voulait encourager Cécile, lui dire qu'elle comprenait la violence des débuts et qu'il ne fallait pas qu'elle s'inquiète. Elle avait donc décidé de l'emmener faire la fête dans un endroit qui lui rappellerait les folles soirées d'autrefois. 


Ella trouva qu'elle avait légèrement forci, alors qu'elle au contraire avait "fondu comme la neige" disait sa grand-mère en un large sourire fripé. "Salut Cécile, tu es sublime ! Ravie de te revoir !" lança-t-elle pour calmer tout de suite l'inquiétude des retrouvailles qu'elle avait vu poindre un instant dans le regard interrogateur de Cécile. Cette dernière se jeta sur elle et l'enlaça : "Je suis tellement heureuse que tu sois là ! Comme le monde est petit ! Quelle chance de t'avoir ici !" 
Ces douces paroles auraient dû ravir Ella, dont la plus chère amie venait de quitter Londres et qui se trouvait donc bien seule aussi, mais en vérité elles l'effrayaient, étaux invisibles autour de son corps mou.
Elles se dirigèrent d'abord vers un bar à cocktails quelconque où la serveuse experte aux faux-cils gigantesques et à la poitrine généreuse, relevée et ouverte, leur prépara un Mojito et une Caïpi' en déployant une impressionnante énergie. Un groupe de jeunes musiciens à l'allure reggae mais au sonorités plutôt blues enchantait Ella qui se sentait à présent ravie et très détendue. Elle n'avait pas grand chose à dire à Cécile mais savait que ce n'était pas important, cette dernière aurait tôt fait de lui déballer sa vie entière et alors elle n'aurait qu'à commenter, approuver, soutenir, s'esclaffer et renchérir aux moments opportuns. 

Cécile gardait une nostalgie incroyable et destructrice de son séjour en Chine qu'Ella ne partageait pas. Elle semblait se souvenir des moindres détails comme si tout s'était passé la veille, ce qui mettait en difficulté sa propre mémoire, déjà réputée "extrêmement sélective", une formule diplomatique qu'avaient adopté certains de ses amis pour ne pas dire nulle. Ella ressentait un certain malaise en jouant les "Mais ouiii!!" hystériques et en feignant partager l'enthousiasme de Cécile à l'évocation d'un tel qu'elle avait embrassé ou de telle robe qu'elle avait portée "à TOUTES nos soirées, tu te rappelles???". Elle décrivait ses amourettes de l'époque en assurant qu'elle y pensait toujours et en lui énonçant les ruses qu'elle avait employées pour tenter de retrouver leurs traces. Ella souriait tout en luttant contre ses vilaines pensées qui martelaient que ces hommes là l'avaient certainement complètement oubliée depuis, et qu'elle s'accrochait tristement à un passé qui n'était plus. 
Cependant, si elle désapprouvait les illusions de Cécile, elle comprenait absolument l'importance qu'avait eue la Chine dans la vie de la jeune femme et les bouleversements qu'elle avait provoqués par la suite. Cécile était rentrée en France et n'avait plus trouvé sa place parmi ses amis. Ils ne la reconnaissaient pas, elle était revenue changée, en mieux selon elle, en mal pour eux. Ella avait vécu les mêmes difficultés au retour de son premier Erasmus, le même décalage. Comment partager avec ceux qu'on aime le feu de six mois à part, qu'ils n'ont pas vécus et dont l'évocation ne peut dès lors qu'entraîner bâillements ou jalousie ? Ella tenta de rassurer Cécile sur la brièveté de ce ressenti mais cela faisait déjà quatre ans qu'elles étaient rentrées d'Asie et celle-ci paraissait toujours constamment submergée par des souvenirs probablement éculés, lissés ou idéalisés par les années.

Pire que cela, son passé semblait l'empêcher de vivre dans le présent. Sur les conseils d'Ella, elle s'était inscrite sur un site de rencontre à son arrivée à Londres et avait empli ses deux dernières semaines d'ardentes discussions avec un homme virtuel qui l'avait subitement bloquée, sans explications, sur tous les réseaux sociaux. Ella s'indigna de la rustrerie de cet individu mais poussa Cécile à n'en pas faire grand cas, les imbéciles étant légions sur les réseaux sociaux, les lâches aussi, mais tant d'autres attendaient. Celle-ci la remercia mais dit qu'elle était quand même enragée, qu'il l'avait bloquée juste après qu'ils aient échangé leurs facebook et que donc il avait dû regarder ses photos et devait la trouver laide. Ella, au fond, pensait que c'était possible, notamment parce que son amie persistait à faire la même tête de canard sur toutes les photos, la "duck face", lèvres pincées, regards en coin, joues creusées et photos prises par le haut, ce qui lui donnait un air idiot et trop préoccupé pour être naturel, mais elle éclata de rire pour moquer gentiment Cécile et dit : "Toi, t'as pas intérêt à te remettre une seule seconde en question pour un pauvre naz que t'as jamais vu de ta vie alors qu'il y a mille hommes bien plus intéressants qui font la queue derrière pour te tenir la main. Il n'a pas su saisir sa chance, tant pis pour lui, maintenant au suivant !". Les hommes qui ne savaient s'attacher que par l'image l'indifféraient, au mieux les méprisait-elle. Mais Cécile avoua ce qui la tracassait réellement : "Ah si seulement je perdais 20kg et retrouvais ma taille de Pékin... J'étais parfaite." Ella resta bouche bée devant cette déclaration. D'une part son amie ne semblait pas du tout si ronde, peut-être un double-menton légèrement plus prononcé qu'à l'époque mais rien d'alarmant, et elle lui paraissait absolument aussi belle qu'alors. Elle avait même enfin accepté de laisser ses cheveux onduler joliment plutôt que de tirer dessus avec un fer qui les rendait plats et gris. Elle avait toujours cet horrible trait de crayon noir sous l'oeil, qui rapetissait son joli regard bleu, mais cela était son goût.
- Mais enfin tu es ravissante, tu n'as pas changé d'un pouce !
- Si regarde, cette robe noire je la portais en Chine et elle m'allait bien mieux ! 
- Cécile... Il n'y a que toi qui le voit et je t'assure, les hommes s'en fichent. Jack était tout attendri en regardant des photos de moi de l'époque et j'avais 15kg de plus. L'important c'est la confiance. C'est d'une banalité... mais c'est vrai.
- Justement, j'avais bien plus de confiance et bien plus de succès et, tu te souviens, j'adorais les Allemands. Ah si je pouvais rencontrer un Allemand...
- Il y a plein d'Allemands à Londres. Aller viens, sortons d'ici et allons danser.
Ella avait maintenant de la peine pour Cécile. Elle vivait dans la croyance mensongère qu'elle retrouverait le bonheur de l'Asie si elle perdait ses kilos mais elle faisait là une double erreur, car elle donnait bien trop d'importance à ses changements physiques, comme beaucoup trop de femmes y compris elle-même, et bien trop de valeur à un passé qui l'emprisonnait et qui n'avait de réalité que dans la nostalgie qui avait empoisonné sa tête.

Lorsqu'elles arrivèrent devant la boite, les pensées d'Ella s'étaient quelque peu assombries mais elle tentait de garder un visage jovial et enjoué malgré son manque d'enthousiasme.
Elle sortit son petit fard Dior pailleté et elles s'en parsemèrent le visage en riant pendant que la pauvre femme noire en charge de surveiller les toilettes les regardait du coin de l'oeil. Alors elle lui montra le fard en lui demandant ce qu'elle en pensait et cette dernière répondit qu'il était magnifique avec un large sourire. Les jeunes femmes lui souhaitèrent bon courages et se dirigèrent vers le bar avant d'aller sur la piste.
Ella ne se sentait pas à l'aise depuis leur conversation. Etrangement, c'était dans sa propre peau qu'elle suffoquait. Malgré les messages de Jack à qui elle avait parlé par Skype un peu plus tôt et qui l'avait trouvée superbe - il lui avait avoué s'être masturbé en pensant à elle par la suite - elle ne se sentait pas attirante. Il y avait plein de jolies filles et de beaux garçons autour d'elle, ce qui d'habitude la mettait en joie, elle adorait regarder comment chacun s'était préparé pour la soirée, mais cette fois elle se sentait quelque peu menacée par le monde. Elle restait là à danser à moitié, godiche, pataude. Elle observait et n'était plus dans l'instant présent. Elle savait que c'était parfaitement irrationnel mais le malêtre de Cécile avait comme déteint sur elle. 
Pourtant la salle était encore assez vide pour qu'elle puisse repérer le regard insistant de certains hommes sur elle et leur petit sourire lorsqu'elle le croisait. Mais cela la gênait plus que ça ne l'encourageait. 
Lentement elles furent attirées par un groupe où dansaient deux jeunes garçons, l'un gros et l'autre obèse, autour de quelques filles sublimes et d'hommes bodybuildés. 
Les deux hommes étaient gros, dans l'horreur d'une boite de nuit où chacun n'était défini que par son physique. Une injustice cruelle selon Ella. Pourtant, eux-mêmes dansaient "à fond" et de façon absolument géniale et entrainante. Ella aurait aimé dire que leur danse faisait oublier leur physique mais c'était faux car il lui semblait, bien qu'elle détestait sa propre pensée, qu'il dansaient si bien pour compenser leur physique jugé ingrat. Ils devenaient à la mode parce qu'ils ne montraient aucun complexe et s'entouraient de jolies filles. Pourtant Ella, bornée dans ses préjugés ne pouvait concevoir qu'ils fussent réellement bien dans leur peau, surtout l'homme obèse. Elle observait la scène avec cette idée en tête et regardait l'homme obèse à la chemise bleue danser avec la plus jolie de toutes les filles et lui murmurer des mots probablement doux à l'oreille. Ce qu'Ella trouvait cruel dans cette vision est que la jeune femme souriante dansait avec lui parce que ça la rendait cool et spéciale, riait, remuait son fessier tout contre lui, mais n'envisagerait jamais de le prendre comme petit ami. Ensuite elle retournait lancer des regards de braise à l'homme bodybuildé sous les yeux qu'Ella interprétait comme tristes de l'homme obèse. Ce dernier, parfois, dans un mouvement vulgaire, poussait l'homme bodybuildé avec son ventre. Ella se disait, "cette femme est pour lui un combat perdu d'avance, c'est pour cela qu'elle lui plait tant et qu'il la respecte". Elle trouvait cela horriblement injuste et ne voyait pas qu'elle plaquait ses propres clichés, ses propres insécurités, à un pauvre homme qui n'en avait aucune idée. Elle voulait arrêter de le voir gros dans ses pensées sans noter qu'elle le remarquait justement parce qu'il l'était. 
Puis peu à peu les choses se déréglèrent dans son cerveau. Elle regardait "l'homme à la chemise bleue" qu'elle s'interdisait d'appeler le gros et se prit à jalouser l'attention qu'il portait à la jolie blonde. Elle commença à lui sourire jusqu'à capter son attention. Elle voulu réparer l'injustice que la vie lui avait faite en le rendant gros et lui montrer qu'il pouvait plaire réellement à une femme, qu'il n'avait pas besoin d'être toujours dans la case "bon copain". Il repéra vite son manège et commença à danser avec elle. Au lieu de la réconforter, dans sa folie passagère, cela la rendit encore moins assurée. Elle se demanda s'il s'était écarté de la belle blonde en la considérant elle-même comme un second choix plus réaliste. Une femme moins belle dont il devait se contenter dans son état. Mais elle ne pouvait plus reculer. Il s'appelait Tom et il dansèrent ensemble sans qu'elle ne se départisse de son sourire de façade. Cécile les regardait avec un demi-sourire qui ne faisait qu'encourager Ella. Elle continua sa danse et son regard insistant jusqu'à ce qu'il ose, jusqu'à ce qu'il entre sa langue énorme dans la bouche d'Ella. Elle n'en retira aucun plaisir mais elle devait le faire pour prouver sa théorie. Ce n'était pas grave pensait elle. Elle remarqua les petites tâches rouges qui parcouraient son visage, comme une acné en cours de traitement ou une varicelle sur la fin. Elle se dit qu'il devait être bien jeune. Elle eut soudain peur d'attraper la mononucléose, puis considéra cette dernière pensée comme plus atroce que toutes celles qui l'avaient parcouru jusqu'alors. Parce qu'il la répugnait un peu il serait plus malade qu'un autre ?! 
Après ces échanges elle se sentit encore plus embarrassée que jamais. Elle regardait autour d'elle, les autres hommes ne la regardaient plus. Elle ne pouvait s'empêcher de penser que c'était parce qu'ils étaient écoeurés de l'avoir vue embrasser Tom et ensuite elle se haïssait pour cette idée. Qu'est-ce qui n'allait pas chez elle ? Quelles contradictions internes la mettaient dans cet état ? Après ce baiser, Tom disparut et Ella se demanda si elle ne lui avait pas fait plus de mal que de bien en l'embrassant. Puis elle se demanda si en réalité il n'avait pas lui-même été écoeuré par elle. Enfin elle décida de tenter d'oublier l'incident et de se remettre à danser comme si rien ne s'était passé et fut presque soulagée de ne plus le voir. 
Mais Tom restait constamment dans sa tête, pas pour lui mais pour tous les préjugés qu'elle s'était découverts par lui, tous les clichés que sa discussion avec Cécile lui avaient remis en tête. Dans cet élan, elle ne refusa à plus aucun homme dans la soirée de danser avec elle. Elle trouvait d'une violence effroyable le refus des filles face aux hommes au physique ingrat et se dit qu'elle enluminerait leur soirée en leur faisant l'honneur de danser avec eux. Puis elle se rendit compte de la prétention de ses pensées et en était rouge de honte. Ce qui ne l'empêchait pas de continuer à jouer les bonnes samaritaines et lui valut de se retrouver dans les bras de quelques hommes mal élevés ou insistants. 
Aussi, sa confiance en elle déclinant de danse en danse elle refusa de danser avec tous les hommes qui lui plaisaient ou lui disaient qu'elle était belle. Elle ne s'en sentait pas la force, persuadée qu'elle se ridiculiserait en leur écrasant le pied ou par la platitude de sa conversation. Elle frappa un homme qui par deux fois lui toucha le derrière. Elle poussa un homme en costume qui l'avait bousculée et qu'elle trouvait ridicule parce qu'il était justement en costume et qu'il était au téléphone dans une boite de nuit. Celui-ci revint vers elle plusieurs fois malgré ses regards noirs lourds de sens pensait-elle. Quand il revint vers elle plus tard elle se prit à danser avec lui avant de se rappeler qui il était. Elle arrêta net en lui affirmant qu'elle était supposée le haïr toute la soirée. Surpris, il s'excusa platement et ils commencèrent à discuter jusqu'à ce que Cécile ne les surprenne et mette les deux pieds dans la plat : "OULA !! Lui il est amoureux !!!". Il était aussi Français... Quand la voix forte et la presque agressivité de Cécile l'eut éloigné, elles se retrouvèrent à danser toutes les deux puis, lassées, s'éloignèrent de la foule :
- On rentre ? Demanda Cécile;
- T'en as marre ?
- Ouai, personne ne me regarde, tout le monde te tourne autour et ne regarde que toi.
Encore une fois Ella était éberluée par les propos de Cécile.
-Tu plaisantes ?? 
- Ben non, c'est toi le boulet de canon de la soirée, moi personne ne me regarde.
C'en était trop. Ella prit Cécile par le bras, la poussa au centre de la piste de danse, la força à afficher un grand sourire et ondula avec elle pour capter l'attention d'autant d'hommes que possible. Ensuite, elle les laissait s'emparer d'elle et faisait les comptes. Qu'en elle en était à dix, dix hommes ayant déshabillé Cécile du regard, et que la musique se fit plus calme, marquant la fin de la soirée, elle lança à Cécile son air le plus triomphant :
- Alors ?... Qu'en dit-on ? J'en ai compté pas moins de 10 Mademoiselle !
- Quoi ? Mais non pas du tout...
Malgré tous les efforts d'Ella, Cécile ne se montra pas convaincue et Ella se dit qu'elles devaient avoir toutes les deux un grave problème psychologique. Mais qui n'en avait pas...
Cécile devait quand même être assez satisfaite de sa soirée car elle prit Ella dans les bras vigoureusement - ce qu'Ella avec ses manières snob détestait car elle n'aimait pas son écoeurant parfum de supermarché, mais elle se laissa faire - et la remercia de tout coeur pour cette soirée.

Ella passa une dernière fois se rafraichir avant de partir et la surveillante des toilettes lui demanda comment s'était passée la soirée. "Oh, vraiment, vous n'avez rien raté..." 
La femme lui tendit alors, avec un clin d'oeil, un petit bracelet lumineux jaune.